dimanche, 20 juillet 2008
Un collectionneur de l'ombre (5)
Lisez la partie précèdente de l'article dédié à AM ici
Et la photographie ?
AM reconnaît qu’il s’agit d’un art qui se développe bien aujourd’hui même si il demeure « réservé » aux connaisseurs. « Je vais voir des expositions, je visite des galeries: Jacques Girard ou Brice Fauché à Toulouse par exemple, en qui j’ai une totale confiance et qui m’apprennent beaucoup de choses sur cet art. »
Une expérience payée au prix fort.
Si aujourd’hui AM connaît les réflexes à avoir lors d’une découverte artistique, cela n’en a pas toujours été ainsi. « Dans ce monde, personne ne t’aide. Et les personnes face à toi poursuivent leur propre but: vendre. Lorsqu’on désire acquérir une œuvre, il faut être renseigné sur la galerie, son évolution, les artistes présentés, les écoles. L’acte d’achat devrait aller bien au-delà d’une impulsion, d’un coup de coeur…»
L’expérience est donc nécessaire pour pouvoir connaître la valeur d’une œuvre ébréchée par exemple, et pouvoir l’acheter à sa juste valeur et non en sur côte. « Les antiquaires m’ont appris une chose, il faut toujours acheter dans le but d’une revente. Puisqu’il faut avoir conscience que nous ne sommes que les dépositaires des oeuvres. »
Dépositaires, le temps d’une vie ou le temps d’une époque. En effet, lorsque les goûts évoluent, il faut pouvoir avoir une certaine stabilité financière afin d’acquérir de nouvelles oeuvres.
L’expérience est également nécessaire lorsqu’on est confronté à des problèmes de faux. « Dans le doute, il est recommandé de s’abstenir. Un jour, à l’occasion d’une foire d’art, LA pièce que je recherchais, un vase de curamata en résine, était présente sur au moins quatre stands et à un prix très élevé. J’ai préféré m’abstenir. »
Apprendre les valeurs sûres du métier comme acquérir des séries limitées originales d’œuvres contemporaines (moins de possibilité de copies) ; faire de l’achat-vente par l’intermédiaire des maisons de vente aux enchères, notamment à Paris. Même si le coût est élevé et qu’il est impossible d’acheter à crédit comme chez les marchands, pouvoir choisir un spécialiste des objets à vendre est très recommandable.
Mais la valeur sûre indispensable dans le métier est le sang-froid. « J’ai de la chance car ma femme a plus de recul, elle me calme sur pas mal de choses. Maintenant je me suis assagi et je discute longuement avant une acquisition, avec l’artiste ou le marchand. Par conséquent, je payais trop cher des verres de Gallé, certaines œuvres qui après se sont révélées négatives a la revente. Personne ne te fait de cadeaux et tu es obligé d’évoluer tout seul. Faire son expérience de collectionneur, c’est perdre de l’argent, mais c’est surtout apprendre et affiner son goût. »
Une vision actuelle du marché de l’Art.
Une composante essentielle de la vie d’un collectionneur, c’est aussi la participation aux évènements de l’art. Ainsi dès qu’il en a l’occasion, AM se rend aux expositions en France ou à l’étranger. Un des évènements marquants de son parcours fût l’exposition monographique Braque à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence en 1980 ainsi que « La Beauté in fabula » au palais des Papes d’Avignon. Mais aussi une exposition Lucian Freud ainsi que, plus récemment, celles de la collection François Pinault au Tri Postal à Lille.
« Aller dans des expositions, se tenir au courant des ventes permet d’évoluer dans un autre registre et de se rendre compte de la réalité du marché. Par exemple, le fait que les artistes anglo-saxons Damien Hirst et Jeff Koons soient actuellement en tête en termes de cotes » (vente record en juin dernier de l’œuvre Hanging Heart de Koons pour 23,6 millions $ US).
Selon AM, la France est sous-évaluée, mal défendue au niveau international. « Plus globalement, en Europe continentale, le Royaume-Uni compte de grands collectionneurs, mais se rallie plus aux Etats-Unis, si l’on additionne les collections privées ainsi que celles des musées, du XVè s. jusqu’au XVIIIè s., la balance penche en notre faveur. Ce n’est que depuis les années 1930 ou la France dominait les arts, que l’on assiste à un déclin dû à sa reconstruction. »
« A l’heure actuelle en France, on s’aperçoit que les subventions des musées servent plus au financement de leur fonctionnement plutôt qu’à l’acquisition de nouvelles œuvres, pour lequel on a tendance à attendre des donations. »
AM est un fervent défenseur de l’enseignement de l’histoire de l’art dès l’école et d’une revalorisation du budget du Ministère de la Culture. Pourrait-il en être autrement d’un homme pour qui « l’Art ne sert pas à autre chose que d’élever l’esprit des gens et leur sensibilité »?
Selon AM, Charles de Gaule n’a pas été a la hauteur de la tache. « À partir de là, la plupart des artistes sont allés aux Etats-Unis et ce fut le début de l’ère américaine avec Rauschenberg, Andy Warhol et tout le mouvement du Pop Art. Il a fallu attendre George Pompidou puis François Mitterrand avec Jack Lang pour relancer la machine. »
L’acquisition d’une œuvre : une émotion de chaque instant.
Felix Marcillac a écrit dans son livre sur l’Art Déco « Seule compte la découverte. » Pour AM, la découverte est comme une drogue, ce n’est qu’après qu’il commence à réfléchir au mode de paiement. Mais attention, les oeuvres qui plaisent au premier abord ne se sont pas toujours avérées les plus intéressantes. « Une œuvre qui ne délivre pas son secret d’emblée, c’est celle-là qu’il faut acheter. Laisser une part au doute. » François Pinault a d’ailleurs dit à ce sujet « Les meilleures œuvres que j’ai achetées sont celles que je n’ai pas comprises au départ, c’est après que cela se révèle et c’est encore plus fort. »
La collection dans 30 ans ?
« Je ne la vois pas. Je ne sais même pas si je serai encore dans les mêmes objets. J’aimerais la laisser à mes enfants pour que mes petits-enfants soient contents. J’espère simplement que je garderai cette passion jusqu'au dernier jour, voir des formes, des couleurs, ça me fait rêver. C’est une réalité différente. »
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lundi, 14 juillet 2008
Un collectionneur de l'ombre (4)
Lisez la partie précèdente de l'article dédié à AM ici
La verrerie contemporaine.
Fidèle à l’art du verre, AM demeure un connaisseur averti des œuvres contemporaines de ce domaine, dont les représentants les plus notables en France sont Antoine Leperlier, Bernard Dejonghe, le spécialiste en taille du cristal de Bohême: Yan Zoritchak. Sur le plan international, le rôle majeur de la Tchécoslovaquie avec les écoles de Novibor, celle de Stanislav Libensky et sa femme Jaroslava Brychtova, est incontestable. Enfin, Outre-Atlantique on retrouve Tom Patti, le “révolutionnaire” Dale Chihuly connu pour intégrer le travail en équipe dans le processus de création.
Le mobilier du renouveau du design, années 80.
AM voue une grande admiration aux architectes et designers tels que Ettore Sottsass, « un des plus grands architecte italiens qui a influencé toute une génération, des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Il a formé le groupe Memphis avec d’autres grands comme George Sonden, Michele De Lucchi, Andrea Branzi. A l’heure actuelle et depuis vingt ans, Sottsass est l’artiste le plus représentatif du renouveau du design, même si ce mouvement italien laisse clairement la place aujourd’hui à ceux émergents provenant du Japon, de la Finlande et de la Suède. »
AM a également eu la chance de rencontrer les créateurs Pierre Legal et André Dubreuil ainsi que l’italien baroque Pucci de Rossi. Rencontres et influences qui expliquent en partie la forte présence de mobilier design dans sa collection actuelle.
La création contemporaine.
« Il est essentiel de vivre avec son temps. Et cela vaut plus que jamais dans l’art. Acheter des oeuvres contemporaines, c’est investir dans le futur, pour nos enfants. Laisser les artistes s’exprimer avec leur temps est fondamental dans une société.»
Et de citer en exemple, la Pyramide du Louvres et les colonnes de Buren. AM fustige les détracteurs de ces projets qui auraient préféré déplacer des vieilles pierres. « Il faut comprendre que les architectes actuels ne peuvent pas construire comme au XVIIIe s. Voyez le succès de la Tour Eiffel, sa conservation est le fruit de la lutte contre vents et marées (ndlr : initialement, le monument était provisoire pour l’Exposition universelle de 1932) de quelques hurluberlus. Et maintenant c’est le symbole de la France ! »
Quant au marché de l’art contemporain actuel, le constat est évident: le niveau de vie d’une certaine frange de la population ayant augmenté, l’achat d’une œuvre d’art voire les placements dans ce secteur sont devenus monnaie courante, de la même façon que l’on achète une Ferrari, c’est une façon de se distinguer. Mais le risque est grand, il faut en avoir conscience.
On ne peut que ressortir ébloui de la demeure de AM, lieu d’exposition ou lieu d’habitation? Parmi les plus belles œuvres contemporaines présentées, un meuble de André Dubreuil (ci-contre). Artiste vénéré, AM dit de sa rencontre avec l’artiste à Toulouse en 1993, « cela a été une très grande rencontre. Une amie me l’a présenté, et je n’en croyais pas mes yeux, je ne savais pas quoi dire. Le maître était là. » Une bibliothèque du japonais Toyo Ito (ci-dessus), des œuvres de Ettore Sottsass, des peintures de Claude Viallat et Klaus Jürgen-Fischer sont quelques-uns des magnifiques objets de la collection actuelle de AM.
Mais aussi Marc Newson, Ron Arad, les noms des artistes contemporains les plus talentueux affluents dans le discours de AM, « même si il est difficile de se les permettre ».
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vendredi, 04 juillet 2008
Un collectionneur de l'ombre (3)
Lisez la partie précédente de l'article dédié à AM ici.
La céramique contemporaine.
AM est un ardent défenseur de la céramique, il parle avec détermination des artistes céramistes, méconnus du grand public et néanmoins produisant des œuvres de qualité, à des prix très abordables au commun des mortels (entre 600€ et 1.000€ pour une œuvre originale).
Preuve en est, cette céramique de Kristin Mac Kirdy (ci-dessus) « mon œuvre préférée» dont il se séparerait difficilement. « Bernard Dejonghe surnommé "le capteur de lumière", Pierre Bayle, Kristin Mac Kirdy, Ursula Morley-Price, Claudi Casanovas sont parmi les plus grands céramistes actuels ».
Et de s’interroger sur le fait que les galeries spécialisées en province traversent – actuellement – une période difficile, alors que la production de céramique est abondante et provient du monde entier notamment d’Angleterre et de Suède.
Le problème vient du fait que l’intérêt du grand public vient souvent trop tard, lorsque les artistes sont encensés et font des côtes inaccessibles et les gens achètent alors plus facilement des retirages.
« Au delà de la céramique, les œuvres des génies tels que Le Corbusier, Ludwig Mies van der Rohe ou Robert Mallet Stevens ont été réédités, mais il faut savoir que le prix de ces meubles sont équivalents à ceux d’œuvres contemporaines originales! Le problème réside dans le fait que le public confond art et décoration, œuvre originale et copie et n’a pas conscience qu’existent de vrais chefs d’œuvre d’art contemporain accessibles. »
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dimanche, 29 juin 2008
Un collectionneur de l'ombre (2)

Lisez la première partie de l'article dédié à AM ici
La collection de verres : de l’Art Nouveau à l’Art Déco.
La collection de verre de AM atteignit les cent cinquante pièces, puis, il se tourna vers les verres soufflés et les marqueteries, tirés à moins grand exemplaire. Les verres de Gallé, les Frères Daum, René Lalique, Amalric Walter, Gabriel Argy-Rousseau, Charles Schneider, aucun artiste à cette époque n’échappe à AM qui se documente, rencontre les marchands d’art et s’ouvre à l’international. AM se souvient aussi des « vases parlants » (vases gravés de références poétiques) et des « vases artistiques », mais qui déjà à l’époque coûtaient très cher et qui sont aujourd’hui inaccessibles, puisque ce sont des grands collectionneurs ou des musées étrangers japonais et américains qui ont mis la main dessus.
L’Art Déco.
Puis, dans la logique d’un caractère entier, arrive le moment de passer à autre chose, à une autre époque. AM revend alors sa collection d’Art Nouveau pour pouvoir se consacrer à l’Art Déco. Influencé par le cubisme et le Bauhaus (mouvement clé de l'art européen de l'entre-deux-guerres mené par l’allemand Walter Gropius), l’Art Déco fût un changement radical par rapport au style « nouille », très floral, et profondément influencé par la nature de l’Art Nouveau.
Mais à cette époque, l’Art Déco est déjà très prisé avec notamment des artistes ébénistes de renommée internationale tels que Jacques-Emile Ruhlmann, Eugène Printz, Pierre Chareau, Armand-Albert Rateau ou encore Paul Dupré-Lafon. AM se souvient alors avoir acheté des belles pièces à la hauteur de ses moyens mais qui néanmoins ne représentaient pas l’élite des artistes de cette époque là.
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samedi, 21 juin 2008
Un collectionneur de l’ombre (1)

«Le collectionneur est un créateur essayant de bâtir un tout cohérent et par là capable de faire oeuvre originale. »
François Pinault, Bernard Arnault, Eli Broad, Alfred Gunzenhauser, Carlos Slim Helu. Ces noms vous disent quelque chose, vous sont familiers….Il s’agit de quelques-uns des plus grands collectionneurs d’art du XXe s. Certains inaugurent des Fondations hors du commun (François Pinault au Palazzo Grassi à Venise en 2006), d’autres font des donations record aux musées (150 millions d’euros pour la création d’un musée Gunzenhauser en ex-RDA)…Mais ces milliardaires philanthropes ne représentent que la partie émergée de l’iceberg.
Derrière eux, dans l’ombre des médias, existent des collectionneurs passionnés, mais néanmoins plus discrets. Ce sont eux qui font vivre jour après jour le marché de l’art.
J’ai eu la chance de rencontrer l’un d’entre eux. Depuis 30 ans maintenant, l’amour du Beau et la soif de découverte anime AM. À l’instar des mécènes précédemment cités, AM recherche et collectionne en permanence œuvres et objets d’art qui le touchent et le fascinent.
La première révélation artistique.
1973. Une galerie d’art parisienne. En vitrine, un vase d’Émile Gallé, jaune orangé, sculpté dans la masse. Séduit, AM attendra deux ans avant d’acquérir sa première œuvre. Est-ce une coïncidence si déjà enfant, AM, fasciné par leur luminosité, collectionnait consciencieusement les billes en verre?
1975. C’est à 24 ans, rue des Couteliers à Toulouse, que AM achète, à crédit, sa première œuvre : un vase décor vaugien* du Maître, Emile Gallé (1846-1904). « C’était un grand vase assez fade. Quand on évolue, on le voit. » S’en suit une passion sans bornes pour la verrerie de Lorraine des années 1900, puisque souligne AM « le but du collectionneur, c’est l’unité. »
Évidemment, le meuble baroque de André Dubreuil qui trône actuellement dans son salon dénote un profond changement avec le style Art Nouveau de ses débuts. En effet, explique AM « depuis 30 ans, j’épure et affine mon goût. J’ai aimé aller au bout de certaines périodes artistiques et passer à autre chose. Aujourd’hui par exemple, il est très important d’ « acheter » son époque. »
* C’était un vase une étoile, c’est-à-dire fait après la mort de Gallé. En effet, après sa mort, les usines Gallé (qui comptaient 150 ouvriers artisans) continuaient à produire des verres, à base des dessins du Maître.
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